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Lowell à Harvard
La Chine en 2002

 

L'individu en éducation

 

«Je vous félicite d'être de jeunes Allemands, c'est-à-dire les enfants d'un grand peuple qui parfois, au cours de son histoire, a commis de grandes fautes et causé de grands malheurs condamnables et condamnés. Mais aussi un peuple qui répandit de par le monde des vagues fécondes de pensée, de science, d'art, de philosophie, enrichit l'univers des produits innombrables de son invention, de sa technique et de son travail, déploya dans les œuvres de la paix et dans les épreuves de la guerre des trésors de courage, de discipline et d'organisation.» (De Gaulle à
Ludwigsburg en 1962)
 
De Gaulle a bien fait plaisir en disant aux Allemands qu'ils étaient courageux, disciplinés et organisés. Il a mis en place la réconciliation entre les deux peuples et ce processus continue. Au travers de l'évolution des universités depuis 1800, ce texte montre comment les individus ont été incités à développer leur autonomie et leur force de caractère, ces traits que De Gaulle a reconnus.  Les universités ont formé des médecins, des avocats et des prêtres, mais elles ont eu durant le XIXème siècle le rôle de protéger les valeurs traditionnelles.
 
Les domaines techniques étaient peu prestigieux avant 1900 et même indignes des universités il y a 150 ans. Les universités américaines ont donné des diplômes de médecine seulement en 1900. Pourtant, dans beaucoup de pays, la médecine et le droit étaient, avec la prêtrise quand les Églises n'asumaient pas le rôle seules, la raison d'être des universités. Les universités et autres maisons d'enseignement ont eu un impact majeur sur la société comme lieux de recherche, mais ce n'était pas leur rôle vers 1800. Ensuite, après 1920, elles sont devenues productrices de professionnels et plus compétitives. Un exemple démontre l'évolution vers 1925, le cas de Harvard.
 
Un article de 2003 provenant de The Economist montre comment la Chine veut modifier son système d'éducation et cesser de demander aux étudiants de se plier à toutes les demandes de l'autorité. On y compare une éducation traditionnelle qui demande d'apprendre par coeur et une éducation qui développe plus le sens critique. Cet article montre le désarroi de bien des jeunes pris dans le système traditionnel, une pression pour le changement que les réformateurs en éducation n'ont jamais tellement retenue, du moins officiellement.
 
Elles ont été un moteur de l'évolution sociale et de l'accélération du changement parce qu'elles ont favorisé la recherche, mais ce n'était pas le but recherché quand elles se sont mises à faire de la recherche. Les universités ont fini par proposer de faire des savants détachés de la réalité sociale et elles ont fourni de plus en plus des solutions techniques aux problèmes sociaux. Durant le XIXème siècle, à l'époque du romantisme Allemand surtout, elles devaient supporter la culture en produisant des adultes engagés dans ce sens.

Les professeurs des écoles anglaises pour l'élite disent encore qu'il faut éviter d'embrouiller l'esprit des élèves avec trop de faits. La formation du caractère leur semble encore primordiale. Cependant, les universités anglaises donnent maintenant des diplômes aux ingénieurs. Les universités écossaises ont reconnu le calibre universitaire des ingénieurs seulement en 1925. Les ingénieurs ont été reconnus comme des professionnels à la même époque. La façon dont l'éducation libérale anglaise a favorisé l'individualisation est reprises plus loin.

En France, depuis la révolution. l'éducation faisait partie des services que l'État devait fournir aux citoyens pour les rendre capables de penser de façon autonome. La France a adopté le modèle de Condorcet qui imaginait que l'éducation pouvait transformer les hommes au niveau intellectuel. Simplement en évitant de les corrompre. Dans les faits, le système scolaire français a joué un rôle intégrateur important dans un pays où les patois étaient souvent un obstacle à la centralisation. Même dans les colonies d'Afrique, on a enseigné "Nos ancêtre Gaulois" et cette identité a eu un effet. Pour opérer ce système scolaire, les français ont formé des professeurs qui ont véhiculé les connaissances. Ils ont aussi véhiculé des valeurs, mais ce sont les connaissances qui ont été mises de l'avant en France.

La situation en 1800

L'Allemagne comme pays n'existait pas au début du XIXème siècle. Il y avait tout au plus la Prusse et des états indépendants. L'Allemagne n'avait pas de colonies, mais ses citoyens avaient émigré un peu partout ; en Russie par exemple. Comme en Italie, les allemands vivaient dans de petites communautés qui devaient entretenir leur culture et leur langue. Ces petites cultures décentralisées devaient composer avec les nouveaux et puissants États nations comme la France et l'Angleterre.

L'Angleterre était en 1800 un état nation bien structuré avec des colonies, une industrie, le contrôle des mers du globe et un impact important sur le monde. La France était une démocratie depuis peu et elle faisait peur aux royautés d'Europe. En fait, la liberté de la révolution a fait peur aux français eux-mêmes qui ont accepté le retour d'une monarchie rapidement.

La peur des français a d'abord été la peur de leurs idées révolutionnaires. Ils sont devenus encore plus effrayants quand les force française ont conquis l'Europe sous la direction de Napoléon. Napoléon a mis un frein à la démocratie, mais le citoyen français était un homme libre et ses soldats ont été très efficaces.

Leahy (p.244) explique comment les intellectuels allemands de la première partie du XIXème siècle étaient les gardiens de la culture. En Allemagne, le Kaiser a demandé juste après la défaite de Iéna aux mains de Napoléon en 1906), de faire une université pour former des gardiens de la culture, des bildungsburgers. Au lieu de former des médecins, des avocats ou des prêtres, il fallait dès lors former des citoyens qui devaient intégrer d'une façon personnelle la formation humaniste et éclatée qui se donnait généralement par des séminaires. La formation spirituelle et morale des nouvelles universités allemandes était inspirée de Platon dans La République.

Les Allemands ont donc tablé eux sur l'éducation, mais par la transmission d'ensembles organisés de connaissances connus sous le nom de Wissenschaft. Ce modèle éducatif a eu du succès. On traduit souvent Wissenschaft par Faculté, mais les facultés n'avaient pas vraiment d'importance au début. C'étaient des séminaires, des activités en petits groupes sous la direction d'un maître, et ils sont devenus la base de transmission des savoirs.

William von Humbolt (1767-1835) a défini ce que la nouvelle université devait être. L'université de Berlin a développé ce modèle nouveau de formation. Jusque là, on formait des professionnels comme les médecins et les avocats, mais les intellectuels définirent un grand nombre de séminaires différents sans lien avec une profession. Sans le chercher explicitement, ils inventèrent les études graduées et la recherche universitaires. Par exemple, la psychologie a été au départ un de ces séminaires. Ce fût ensuite un laboratoire quand Wundt en fonda un. Il le fit avec son propre argent. C'est devenu éventuellement une faculté, mais ce n'était pas le cas au début.

Sans l'exprimer clairement, parce que c'était entendu, les allemands valorisaient la formation d'individus attachés à leur communauté, à leur culture. Un monde rural et traditionnel avait la cote. La société athénienne a encore là servi de modèle. Le sociologue Tönnies appelait cet idéal social une Gemeinschaft. Ils ont fait en sorte que les étudiants s'engagent dans leurs études avec un sentiment de liberté et un sens des responsabilités nouveau.

Un effet imprévu

En pratique, l'éclatement des sujets étudiés sous la direction des maîtres de ces universités a donné lieu aux universités orientées sur la recherche que nous connaissons maintenant.  Par exemple, c'est dans ce contexte de recherche ouvert et peu axé sur des applications pratiques, que la psychologie scientifique est né. L'université devait faire avancer la société et la psychologie a été un sujet qui permettait d'aborder une vieille question autrement et en faisant participer les étudiants. Les premières études sur l'introspection ont exigé beaucoup de détermination. Elles étaient si ennuyants qu'un auteur américain a dit plus tard que la psychologie était née dans un pays où les gens ne s'ennuyaient jamais.

Nous savons maintenant que quand les gens participent à des décisions, ils s'engagent plus. Ceci a été bien établi par des études quand on a étudié en psychologie sociale comment convaincre les mères de faire boire du jus d'orange à leurs enfants. La meilleure méthode était de les faire discuter du sujet et de les amener à prendre position dans ce sens. Quand Parmentier a voulu promouvoir la pomme de terre, il a planté un jardin près du palais et il l'a fait garder par des soldats. Il a aussi dit au soldat de laisser faire les voleurs. Si le roi faisait garder ce jardin, ce qui poussait là devait être bon et les gens ont cessé de bouder ce produit qui pousse bien dans des terrains moins bons que ceux qui sont nécessaires pour le blé.

Aux niveau des études graduées, les étudiants doivent poser des questions, pas seulement y répondre. Cela demande des habiletés différentes et un engagement supérieur. Les étudiants formés à cette école exigeante ont transmis leur engagement moral dans les gymnases, les institutions du système scolaire secondaire pour les classes moyennes. Il y a eu un effet d'entraînement dans toute la société, leur Gemeinschaft.

Contrairement à cet objectifs humanistes et traditionnels visés par le Kaiser, soutenir la culture, la formation est devenue rapidement plus scientifique, plus spécialisée et plus axée sur les connaissances. Pour faire plus, il fallait faire de la recherche tout simplement. Les autres pays ont ensuite adopté le modèle allemand. En psychologie, les universités américaines ont importé plusieurs allemands.

Dans nos universités modernes, former le caractère n'est plus un objectif affiché. L'idée a été oubliée. Les acquis sont définis en termes intellectuels. Les employeurs apprécient souvent que les gens qui ont étudié ont acquis de habitudes de travail. De leur côté, à l'université, le caractère des étudiants n'est plus souvent une raison de les renvoyer. Ceux qui ne s'organisent pas bien sont invités à suivre des cours de méthodologie du travail intellectuel. Ces cours vont parfois parler de détermination et de motivation, mais leur contenu est essentiellement une méthode. Il y a des services d'orientation car les étudiants qui n'ont pas d'objectif ne sont pas motivés. Encore là, il faut savoir ce qu'on veut faire. Les services de thérapie traitent les problèmes comme étant personnels.

Beaucoup de professeurs considèrent maintenant que la personnalité de leurs étudiants est un sujet personnel, un sujet tabou. Ceci, même dans des activités où il est clair que la personnalité est essentielle pour réussir. Un étudiant en droit trop timide pour se lever et demander au juge un ajournement ne sera pas bloqué par le système actuel avant de devoir se lever devant un juge.

Des séminaires à la recherche

Les allemands ont simplement proposé que les étudiants travaillent avec un maître dans des séminaires comme nous les connaissons maintenant au niveau des études graduées. Chacun devait se former de façon autonome et devait viser une éducation la plus large possible. Les gens visaient le Bildung. C'est-à-dire une formation originale et intégrée par chaque étudiant.

Chaque aspect de la formation devait contribuer à la poursuite du bon, du vrai et du beau. C'était un idéal personnel, mais cet idéal devait aussi servir la nation. Cette formation devait être une formation spirituelle et morale. L'individu qui atteignait ce Bildung devenait un gardien de la culture, un Bildungsburger. Chaque citoyen éduqué devait être un gardien de la culture à peu près comme Platon l'avait proposé dans La République.

Les professeurs allemands valorisèrent donc le savoir pour le savoir. Ce n'était pas nécessaire de viser des objectifs pratiques et c'est ce qui permis de faire autant de recherche. Cent ans plus tard, en 1970, les universitaires valorisaient encore beaucoup la recherche pure, une recherche sans objectifs pratiques immédiats. Les recherches pratiques avaient même mauvaise presse. C'était de la recherche "alimentaire". Il fallait bien vivre. Il ne reste maintenant que cela dans bien des cas.

Des valeurs traditionnelles

Dans le contexte d'une Gemeinschaft, une société traditionnelle forte, l'individualisme avait bien mauvaise presse. Pour les allemands, la civilisation mécaniciste et urbaine, une civilisation où la raison servait de guide comme celle que Condorcet avait proposée en France, une Gesellschaft, était un monstre dangereux. Ces grandes sociétés permettaient l'individualisme. C'était la cause de la perte du sens du devoir et de la loyauté, de l'égoïsme. Tout cela était irresponsable, immoral et un grand danger pour la société.

En France, on tabla sur la raison en éducation. De leur côté, les commerces offraient des objets élégants comme c'était le cas depuis Colbert. L'industrie française a d'abord produit des objets de luxe comme les tapis Aubusson ou la vaisselle de faïence, une déformation de Florence. Ces produits encourageaient la coquetterie, le luxe. Pourtant, ils étaient encore loin du père Noël dessiné par Coca-Cola. Pour les allemands, c'était de la déchéance morale. Tout ce matérialisme facile était scandaleux et inquiétant.

Les allemands ont été étaient sérieux comme les anglais le sont devenus à l'époque de Victoria. Avoir une théorie a été valorisé au point où Otto, qui inventa le moteur diesel, nommait son moteur le moteur théorique. Sa grande qualité était d'avoir été conçu selon la théorie de Carnot, un physicien français. En 1900, la physique et la chimie allemande ont connu de grands succès.

Les États-Unis apparaissaient aux intellectuels allemands comme un pays sans culture, sans histoire et sans attachement au sol. Les américains et les anglais n'étaient que des marchands qui cherchaient leur avantage individuel. Pour apprécier comment la communauté était valorisée, il faut se rappeler que Marx était s'origine allemande et qu'il a proposé le communisme. Il faut aussi se rappeler que Hitler a été élu en 1933 parce qu'ils unifiait l'Allemagne : Un empire, un peuple et un leader. Progressistes ou conservateurs, les allemands valorisaient l'intégration de l'individu dans sa communauté. C'est pourtant la société de type Gesellschaft, une société matérialiste, anonyme et technique qui a finalement prévalu, mais les Allemands aiment encore se faire dire qu'ils ont les qualités de l'époque romantique.

L'Éducation libérale anglaise

De son côté, l'éducation libérale que les écoles britanniques ont donné au XIXème siècle a aussi généralisé le phénomène de l'engagement et de l'individualisation. Cette éducation libérale visait à "former le caractère", mais sans imposer des idées préconçues très rigides. C'est ce qui est différent du contexte religieux ou traditionnel, et du système Allemand.

Cette éducation encourage le jeu, les sports et l'études de sujets théoriques peu reliés à la réalité de tous les jours (civilisations, sciences, mathématiques, histoire). Cette éducation permet le développement de la rigueur intellectuelle, de la rationalité, mais aussi elle isole les jeunes de la réalité. Comme le contenu du savoir change, on apprend à apprendre. Churchill a dit que des batailles militaires ont été gagnées sur les terrains de jeu de Eton, le collège le plus réputé du genre.

Le mouvement scout

Baden Powell qui a fondé le scoutisme a été un mauvais élève au collège et il a été toléré. Il a réussi brillamment plus tard un examen très difficile pour entrer dans une école pour officiers militaires. Les officiers de l'empire britannique comme lui devaient faire face à des situations nouvelles. Par exemple, Au XIXème siècle, le sous-continent indien a été administré par environs 6000 officiers. Leur manuel de directives avait 10cm d'épaisseur.

Baden Powell a appliqué aux jeunes le succès qu'il a eu avec ses soldats. Il avait montré à ses soldats à fonctionner de façon autonome derrière les lignes ennemies. Ils devaient agir comme des scouts, ces éclaireurs de l'armée américaine, dont plusieurs étaient des métis d'ascendance française. Powell avait appris d'un américain en safari en Afrique à lire les pistes des animaux. IL avait aussi fait de l'espionnage et il aimait se déguiser.

Appelé à défendre Mafeking, une petite ville menacée durant la guerre des Boers, Powell a fait appel aux jeunes qui étaient disponibles pour créer l'illusion que la place était bien défendue.

Adulé comme un héros à son retour en Angleterre, il a raconté comment il a fait participer les jeunes à l'effort pour défendre Mafeking dans de petits livres pour la jeunesse. 80 000 jeunes anglais ont coupé leur pantalon, une indécence, et ont acheté un chapeu de feutre avant que Baden Powell ne forme un mouvement scout officiel. En quelques années, il y avait des troupes de scouts dans le monde entier. C'est devenu le mouvement non religieux le plus important au monde. Depuis, les éléments du mouvement scout ont été récupérés par l'école qui fait des classes de neige et des sports. L'école propose aux jeunes des découvertes, des laboratoires.  Les jeunesses hitlériennes et les pionniers communistes ont calqué le modèle scout avec succès.

Le scoutisme a donc gardé des éléments propres à la formation militaires. Il a été une école de la citoyenneté avec une promesse et un engagement personnel. On dit encore "scout un jour, scout toujours".

Deux approches, un objectif

Les objectifs originaux de l'université allemande du début du XIXème siècle, faire de bons citoyens engagés, sont donc encore vivants. Une éducation qui ne vise pas des objectifs pratiques immédiats, mais qui laisse l'individu s'engager donne de bons résultats. Mêlés de bien des façons différentes avec l'instruction scolaire, les activités ludiques et le sentiment de liberté font bon ménage dans tous les systèmes d'éducation actuels. Ils ont été diffusés à divers niveaux de l'éducation du haut vers le bas. Le scoutisme adolescent ne fait plus recette. Par contre, il prospère au niveau des louveteaux. Ce mouvement louveteau a comme toile de fond l'histoire de Mowgli, un jeune enfant qui doit se débrouiller dans la jungle avec des loups. Ce Mowgli a été imaginé par Kipling, l'auteur du poème IF qui propose un homme autonome et dirigé de l'intérieur.

La thèse de Max Weber

Max Weber, un allemand, explique que l'évolution rapide des techniques et des transports, l'abolition des classes et des contacts avec des cultures variées ont obligé les sociétés à faire confiance à plus d'individus et à éduquer plus d'individus avec les ressources personnelles pour décider et prendre de l'initiative.

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