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La fin des certitudes

 

"Ce qui constitue la démocratie, ce n'est pas de reconnaître des égaux, mais d'en faire." Léon Gambetta

Cette pages montrent comment le respect des normes sociales a perdu la cote durant le XXème siècle. En même temps que nous avons développé le culte de la personne, des individus restent attachés aux valeurs traditionnelles. Il faut nécessairement que la société demeure cohérente, mais les mécanismes qui assurent cette cohérence peuvent varier. Prémack décrit certains mécanismes qui contribuent à la stabilité sociale malgré la liberté et l'individualisme qui caractérisent notre culture. La primauté de l'individu sur le groupe est une tendance de fond s'est accélérée depuis 1950.

Les institutions ont montré tour à tour qu'elles n'étaient pas fiables. Le seul rempart de l'intégrité qui subsiste maintenant est l'individu.

Jusqu'à récemment, on assimilait souvent les gens à une catégorie sociale pour les décrire. Nous les assimilons aussi à des catégories, mais des catégories psychologiques basées sur des mesures. Ce n'est plus possible de croire que l'individu est soumis à une norme sociale quand plusieurs idées différentes sont véhiculées dans le milieu et que l'individu a le choix des normes auxquelles il peut adhérer, ou qu'il peut refuser.

Depuis le XIXème siècle, la richesse a permis le développement de la vie privée et de l'intimité. L'éducation a aussi contribué dans le même sens. Ce sont des facteurs d'individualisation, et aussi d'isolement. David Riesman qui est abondamment cité dans les pages sur l'internalité a publié un livre majeur intitulé La foule solitaire. Il reprend dans ce texte la thèse de Max Weber qui montre comment l'individu est devenu introdéterminé par l'adoption d'une façon de penser propre au protestantisme. La solitude des gens dans les villes où ils ne connaissent pas leur voisin de palier dans de grands immeubles est une réalité qui leur procure de l'intimité, mais qui crée aussi la solitude.

Les classes sociales dépendent de réactions semblables chez des gens qui vivent dans des conditions semblables. Les jeunes clientes de Freud devaient respecter les normes sexuelles très sévères des familles moyennes du temps. Il fallait se conformer pour être quelqu'un de bien, pour être quelqu'un et la norme était aussi claire que bien appliquées. Les gens très riches et les pauvres n'étaient pas tenus à ces normes. Les membres de la nouvelle classe moyenne devaient faire quelque chose pour affirmer leur appartenance.

Transgresser les tabous les rendait coupables et ceci les distinguait à l'époque. La culpabilité par rapport aux normes sociales n'est plus maintenant la cause de problèmes bien sérieux. La tabous sont tombés parallèment à la démocratisation de l'introdétermination qui résulte d'une éducation libérale. Les normes propres aux classes sociales ne sont donc plus aussi respectées, mais les normes existent encore. Les normes sociales sont partagées plus largement et c'est plus difficile maintenant de dire qui appartient à quelle classe sociale. Les antagonistes de classe étaient forts. Les bourgeois traitaient les ouvriers avec mépris et bien des gens n'avaient pas le choix que de choisir un camp.

La cassure 14-18 : La fin des certitudes

Selon Modris Eksteins, la première guerre mondiale a eu beaucoup d'impact sur le sens que les gens se faisaient de leur pays, de leur vie. Son livre, The Great War and the Birth of the Modern Age a rendu cette perte du sens. D'autres ont traité de cette période comme de la fin des certitudes par rapport à l'état-nation qui n'était plus au dessus de touts soupçons. A partir de ce moment, les besoins de l'individu n'étaient plus nécessairement ceux de son pays, de sa famille... Ils ne sont plus nécessairement ceux de son employeur depuis 1980 et la fin de l'emploi à vie dans les grandes entreprises.

Les romans de l'époque comme La bête humaine de Zola et les idées comme celles de Freud ont un ton pessimiste. La lutte des classes montrait aussi que les individus étaient le jouet de forces qui les dépassaient. Ces idées ont préparé le terrain. Plusieurs auteurs pensent donc que c'est l'expérience de la première guerre mondiale par des soldats qui étaient au départ prêt à donner leur vie qui a remis en question la sagesse des nations. La soumission aveugle des citoyens à l'autorité a perdu la cote devant l'ampleur du massacre et surtout du non-sens des batailles dans les tranchées. La guerre mécanisée avec des mitrailleuses, des tanks, des navires énormes et des avions semblait plus brutale que les précédentes. Le courage ne pouvait rien contre la technique à la guerre et les techniques avait aussi été tenus responsables du sort de bien des ouvriers.

L'état-nation est devenu tout puissant au XIXème siècle, mais c'est maintenant l'individu qui prime. Le contexte social a  ainsi beaucoup changé en faveur des individus. Les normes sociales sont moins pressantes dans bien des domaines. La personnalité n'est pas seulement le résultat de la générique ou des influences de l'environnement. Les gens sont un peu plus ce qu'ils veulent être et ils ont le droit de modifier leur environnement.

La révolution française avait remis les rois en question, et leur justice arbitraire, mais l'État avait remplacé le roi rapidement. A la révolution, Condorcet a proposé un système d'éducation nationale qui a été le modèle suivi par la France afin que chacun devienne raisonnable. L'éducation était le moyen de rendre les citoyens libres et raisonnables; capables de prendre des décisions pour le bien commun. Il a fallu 100 ans pour mettre en place des écoles qui permettaient à des enfaits d'ouvriers de gravir l'échelle sociale.

Après la seconde guerre mondiale, les normes ont été ouvertement remises en question. Le nazisme y a contribué beaucoup. Remettre les normes en question, c'est aussi remettre le pouvoir et l'autorité en question. La guerre du Vietnam a forcé bien des gens a se remettre en question.

Pourtant, dans le monde du travail et en gestion, le désir d'exercer du pouvoir est une motivation importante. Dans la vie intime, l'exercice du pouvoir vis-à-vis des personnes aimées doit être jugé autrement. Le pouvoir existe donc encore, exercer le pouvoir, prendre des décisions avec autorité n'a plus la cote. C'était ce que faisaient les gens bien et compétents au XIXème siècle. Exercer de l'autorité était un signe de compétence, mais bien des gens ont appris à le faire et tous n'étaient pas encore d'accord.

L'individu victime du pouvoir

En 1920, celui qui était malheureux au travail se faisait dire qu'il avait un problème. Pour Lénine, si les travailleurs n'étaient pas heureux, c'est qu'ils avaient été mal conditionnés. Chacun devait faire un effort pour le bien collectif et il trouverait son bonheur. Le travail devait libérer les peuples et les individus. L'entrée d'un camp d'extermination allemand rassurait les nouveaux arrivants avec une grille en fer forgé qui clamait: "Le travail rend libre".

Le thème de l'individu victime du système, des ordres aveugles, de la bureaucratie, du patron, du machinisme... a fait recette durant le XXème siècle. La bureaucratie était une forme admirable d'organisation pour Marx Weber au début du XXème siècle. C'est devenu une plaie. Les gens sont devenus des victimes et les psychologues aident maintenant les victimes du pouvoir. Ils sont systématiquement du côté des victimes.

Plus il y a de victimes, plus ils ont du travail et plus ils sont importants. L'ensemble de la société ne reproche plus aux gens d'être malheureux au travail. On critique maintenant ouvertement le travail qui nuit à la vie familiale ou à une vie équilibrée. La radio du matin recommande de rester au lit quand il fait trop mauvais.

Les dinosaures

Si la majorité des psychologues sont du côté de leur clients, les psychologues du travail sont au service des patrons ou des institutions d'enseignement qui veulent de la productivité. Les patrons des entreprises n'osent plus prendre publiquement des positions en faveur du travail.

Quand ils travaillent pour des clients directement, en réaffectation par exemple, c'est pour les aider à se conformer aux normes du milieu. Pour beaucoup de clients des psychologues, leur patron est une grande source de stress. Les psychologues du travail sont du côté de l'ennemi numéro de la majorité des psychologues.

D'un autre côté, beaucoup de psychologues sont d'accord pour dire maintenant que l'individualisme cause des problèmes. Peu le font en reconnaissant le rôle capital, il ne faut pas dire la culpabilité, que la psychologie a joué dans l'individualisation de la société.

La personnalité est devenue un culte et nous favorisons le narcissisme plus que jamais.

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